Désaccord sur toute la ligne (Politis)
Le projet officiel de ligne à grande vitesse entre Poitiers et Limoges provoque l’opposition d’une part grandissante de la population, qui le juge inutile, dispendieux, inégalitaire et antiécologique.
Ne les appelez pas les anti-TGV, ils détesteraient ça. D’ailleurs, le train à grande vitesse, ils sont pour. Mais pas à n’importe quelles conditions. Or, le projet de ligne à grande vitesse (LGV) Limoges-Poitiers-Paris, porté par l’État, les élus PS et UMP des deux capitales régionales et les conseils départementaux et régionaux concernés, a tout du grand chantier dispendieux et superflu. Pour le collectif des opposants au projet LGV Limoges-Poitiers, qui réunit une cinquantaine d’associations, de syndicats et d’élus locaux [1], ce tracé n’a même que des défauts. Réunis fin septembre dans une petite salle de la ville, entre parking et préfabriqués, les opposants à ce chantier d’envergure viennent d’horizons divers : militants de longue date, syndicalistes, politiques, mais aussi simples citoyens atterrés par la LGV. Tous sont hostiles à un projet sorti de nulle part. Imposée par Jean-Pierre Raffarin en 2003, sans concertation publique, la LGV se substitue à la modernisation du tracé Paris-Orléans-Limoges-Toulouse (Polt), pour laquelle 230 millions d’euros ont déjà été investis.
Selon le collectif, le nouveau tracé est inutile du fait de la transformation possible de l’actuelle Polt en ligne TGV, avec un temps de trajet réel sensiblement équivalent à la LGV. Il est cher : un nouveau tracé coûterait au bas mot deux milliards d’euros, contre quatre fois moins pour améliorer l’existant. Il est discriminant : la LGV rallierait Limoges à Paris sans un regard pour les départements délaissés que deviendraient la Creuse, l’Indre ou l’Allier, tout en coupant le lien ferroviaire régulier entre Limoges et le Sud-Ouest. Il est inégalitaire, avec la hausse vertigineuse attendue du prix du billet, comme peuvent en témoigner les usagers du récent TGV-Est. Il est bâti sur du sable : le Réseau ferré de France (RFF), chargé de la mise en musique du projet, dessine le tracé en un temps record sur des plans parfois périmés. Avant que le collectif n’alerte RFF, la ligne devait ainsi passer sur… une ancienne mine d’uranium. Autre lièvre soulevé par les opposants, la surévaluation probable du nombre de passagers supplémentaires attendus. En bon Merlin l’enchanteur, RFF en prévoit 500 000 de plus qu’aujourd’hui. Heureux hasard, c’est juste le nombre d’usagers nécessaires à la rentabilité théorique de la ligne. Des chiffres accueillis avec beaucoup de prudence par la Cour des comptes, qui met en évidence « une forte réduction du taux de rentabilité interne socio-économique des projets de LGV, souvent une division par deux, au fur et à mesure de leur avancement ».
La LGV est aussi anti-écologique : augmentation de la distance à parcourir pour rallier Limoges à Paris, TER énergivores pour rejoindre la future gare TGV de Limoges, tout cela est synonyme de consommation d’énergie supplémentaire. Sans oublier les 1 250 km² de terrain agricole à sacrifier et les nuisances habituelles qui menacent les futurs riverains sur une zone de trois kilomètres, et non de trente mètres, comme tente de le faire croire RFF. Le terrain naturel très vallonné devra aussi être percé grossièrement, faisant fi de la faune et de la flore. Pour une ligne uniquement vouée au transport de passagers et incapable d’acheminer du fret. Étrange incitation au transport routier pour un projet inscrit on ne sait trop comment au Grenelle de l’environnement.
Le maire PS de Limoges, Alain Rodet, partisan du projet LGV après avoir « soutenu le Polt à l’époque où Raffarin a lancé la LGV », balaye ces arguments d’une chiquenaude : « La modernisation du Polt a déjà été faite, elle n’a fait gagner que 13 minutes entre Limoges et Paris-Austerlitz. Il faut être sérieux. » Le coût de la LGV ? « 1,3 milliard d’euros, et c’est le projet Polt qui coûte quatre fois plus cher ! » Les hypothèses de fréquentation surestimées ? « Les études de fréquentation sont bonnes ! » L’abandon des petites gares ? « Ce qui est intéressant, c’est de mettre Limoges en contact avec les grandes villes françaises et, à terme, les capitales européennes. » La mobilisation contre la LGV ? « Il n’y a pas de mobilisation de la population contre ce projet, d’ailleurs la dernière action des opposants a fait un four. » Le coût écologique ? « Ah ! ah ! ah !, on prendra soin des crapauds à ventre jaune. » Ce sera tout pour monsieur le maire, qui a « du boulot ».
D’abord indifférente aux premières alertes du collectif lancées en mai dernier, la population locale commence à prendre la mesure du problème : « La pétition en est à 7 000 signatures, rien que dans le Limousin, sans compter Poitiers, signale Yvan Tricart, responsable d’Attac 87. Nous avons aussi organisé 22 réunions dans les villes et villages, qui ont regroupé entre 70 et 500 personnes à chaque fois. C’est considérable. » Et ce, « sans relais de la presse locale », note Christian Chevallier, président de l’association Air de nos campagnes.
Dernière action en date, le « rallye touristique » du 26 septembre a rassemblé 500 participants au départ de Poitiers et de Limoges. « Des gens qui n’avaient jamais milité se mobilisent », constate Yvan Tricart. « Et pas parce que la ligne passera dans leur jardin, mais bien parce que le projet est aberrant », estime Didier Tescher, secrétaire régional des Verts. Pour Yvan Tricart, il s’agit même d’un « problème de destruction de l’aménagement du territoire et du Limousin, dont la réalité en tant que région est menacée avec ce projet ». D’après les chiffres avancés par Christian Lavallée, secrétaire CGT des cheminots de Bellac (Haute-Vienne), « aujourd’hui, environ 60 % des usagers arrivent en gare de Limoges via une correspondance locale ». Un train à grande vitesse sans arrêt dans toutes ces petites gares mettrait à mal le service public du rail. Et puis « il faut arrêter de tout voir depuis Paris, estime pour sa part Cyril Cognéras, conseiller municipal d’opposition Vert à Limoges. Notre culture occitane n’est pas celle de Poitiers ni de Paris. Il serait plus cohérent d’améliorer les liaisons vers Toulouse ou Clermont, vers le Sud et l’Est. Ensuite, quel type de développement veut-on, pour quel type de société ? Plutôt que le gain de temps, défendons le temps de vivre, pas d’aller plus vite ». D’abord prévue début juin, la présentation officielle du tracé de la ligne à grande vitesse est reportée au 6 novembre, à quatre mois des régionales de mars 2010. Perturbations en perspective.
Jeudi 8 octobre 2009 , par Xavier Frison
Note
[1] Les Amis de la terre-Limousin, Attac 87, CGT, Les Alternatifs 86, Les Verts, NPA, etc. : http://limogespoitiers.com.

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